Poésie

LA VIE RECONDUITE

(extraits)

de la pénible ardeur et sa combustion délétère
au rasoir des murs
d’une feuillée d’orage sur les orgues de l’aurore
à la ruine du visage
en fête
que j’ai de jours perdus

perdus à moi comme la pomme à l’arbre
qui mûre en sa timidité
se donne au stupre des oiseaux

perdus au moulin d’être et d’avoir qui de nos joies tapageuses
fait la poudre ennuyeuse que pétrit un poème

perdus à écouter les trilles que tire sur son violon jaune
le jour aux archets de lumière
à planter dans la boue des heures folles
tous les piquets de ma grandeur

à décorer la chambre de mon cerveau

perdus quoiqu’un passé plus grand que ses hiers
soit ce qu’un sage à l’autre abdique
et ce que l’autre à soi relève

tant pis
tant mieux
tant mieux
tapis

(…)

l’anecdote est mortelle
qui cloue les ailes du poème et de la vie sans retard
à la porte du monde

elle guide ceux dont les désirs lentement s’éteignent dans la cheminée
quand tout le monde est allé dormir
et qui chassent de leur maison de verre
le jongleur et sa balle insouciante

elle décoche un regard plus coupant que la raillerie
du haut des murs qu’a dressé l’honnête homme
pour calfeutrer sa tombe
à qui rôde et s’attarde alentour

non je ne veux plus dîner à la table des gens heureux
s’il faut laisser dans le vestibule bien rangé sur un cintre
le manteau du poème

je le préfère même troué par le doute et la mélancolie
même trop grand pour moi
au costume taillé sur mesure
d’un bonheur domestique

car je rêve d’un bonheur qu’on ne tient pas en laisse
qui saute des jours en marche
pour déjouer le rail
quitte à rouler sa mort dans la poussière du chemin

et si je ne suis un oiseau je rêve du vol des pierres
que lancent les enfants par delà le fleuve
et qui retombent toujours à l’eau dans une éclaboussure
comme font les héros de la scène
et non ceux de la guerre

ce n’est pas une vie que de vivre bien
de faire d’un pas une mortelle anecdote
et non le drame d’un pied rompant avec le sol où peut-être
il ne retombera pas

(…)

le poème cessera d’être la voix nauséeuse et filée
partielle
de mon être à moi repris

et pourtant

que dire qui n’ait été dit
dans les cristaux du dictionnaire et les pelures de langue
où se perdent nos jours

que faire qui n’ait été fait
sur les chemins de pierre où traînent ceux que le vent sème
ou sur l’avant des cortèges

car le triomphe et la honte sont une même couronne de plomb
pour qui vivre est le choix du poème
et de sa faiblesse
au canon de la société

et pourtant

ce rythme haut que chausse mon humeur et ma pensée
doit-il être un cercueil à l’orgueil d’être soi
qu’a mon cœur délaissé

sans doute il est des fautes plus périlleuses
qu’une aumône de papier
sans doute il est des voies plus tortueuses
qu’un pas sur le sentier
de l’autre

mais que dire et que faire et que sevrer de la joie pourtant sienne
si ce n’est ma teneur qui puise à ton encontre
sa verve et sa ferveur esclaves de ta liberté

(…)

les femmes au regard vrai
on posé leurs yeux ailleurs

car mon temps déjà s’est enfui
comme un mauvais fils
et je reste seul dans la grande maison vide
confortable
de mon ennui

car l’amour aussi se perd aux sentiers trop étroits ou trop larges
et souvent
des deux amants la montre du désir
ne bat pas à la même vitesse

tu as cassé la mienne
autrefois

et désormais elle tourne à l’envers
de peur d’avoir à te regarder de nouveau partir
seule
dans le train de l’avenir où nous avions rendez-vous
que j’ai raté pour n’avoir pas su boucler mes bagages
et ma mémoire
car les loques de mes espoirs sont mon seul habit pour demain

mais peut-être vais-je renaître enfin
prendre place au conseil des morts
qui pourvoit au sommeil des vivants

et permettre à qui caresse ma débâcle et l’arrache à mon mépris
d’oublier sans crainte à preuve de baisers
le pas roussi de mes printemps

(…)